| DE LA DISPOSITION DES ŒUVRES |
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| Un cadre approprié est naturellement nécessaire pour faire valoir une œuvre artistique. Celui qui a accueilli cette exposition, le Centre Culturel Christiane Peugeot que nous devons remercier, l’est tout particulièrement. |
| La première salle, située sur la droite du Centre, est de moindre dimension que la seconde, située sur la gauche. Mais elle est de capacité suffisante pour qu’on y puisse exposer les œuvres de deux artistes. Procédant par ordre alphabétique, on y trouve celles de Luc Bénard, les grands tableaux, et de Jean-François Colonna, les petits tableaux. |
| Il est deux façons de grouper les œuvres des expositions Mathématiques & Arts : soit par thème mathématique comme il a souvent été fait dans les expositions précédentes, soit par auteur, comme ici. |
| Ce dernier mode de présentation, où l’on voit rassemblées un nombre important d’œuvres de la même facture, a l’avantage de permettre une pénétration plus grande de la personnalité de leur auteur, de ses qualités propres. Les sources d’inspiration peuvent différer, tout comme la manière de traiter le même thème ou des thèmes voisins, que ce soit par la disposition des objets, la forme qui leur est attribuée, les jeux de lumière qui les révèlent. |
| Toutes ces œuvres ont bien sûr des points communs. Qu’elles aient un arrière plan mathématique et informatique essentiel est évident. C’est leurs différences qui en fait l’intérêt. Quelques-unes sautent aux yeux, et sans doute, chacun privilégiera certaines par rapport à d’autres. |
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| Pour ma part, avant cette appropriation d’objets mathématiques si présents dans le monde physique, ce qui me frappe dans les œuvres de Luc Bénard est le traitement de la lumière, les éclats, les brillances, les reflets, les ombres, les variations, l’intensité. Quel travail ! Après avoir séjourné à Boston, se tient en ce moment à Paris une exposition consacrée aux peintres vénitiens : un apport charnel et lumineux dans l’art du rendu, surclassant de loin leurs prédécesseurs. Trois siècles plus tard, les impressionnistes, inspirés par les progrès de la physique, apportent un regard neuf sur l’art pictural. Aujourd’hui, grâce à nouveau au progrès des sciences et des techniques, nouvelle avancée sous-tendue par l’infinité du nombre. Les artistes ici présents et à coup sûr Luc Bénard en sont les pionniers. |
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| Jean-François Colonna est d’abord un informaticien de haut vol, il a entre autres créé son propre langage de programmation efficace, mis au point une technique d’interpolation plus fine que les classiques. Il a travaillé énormément avec les professionnels du monde physique, pédagogues, expérimentateurs et théoriciens, pour lesquels il faisait des visualisations, notamment des multiples phénomènes nouveaux et singuliers constamment révélés. Il est ainsi familier des mathématiques du théoricien, le traitement d’image n’a pas de secret pour lui. D’où cette richesse d’œuvres qui nous mènent aux confins du physique et du virtuel. Cerise sur le gâteau, au centre cette œuvre non inscrite sur le catalogue, apportée au dernier moment, cette image en relief de bribes d’un objet mathématique bien compliqué, et utilisé par les physiciens en théorie des cordes. |
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| Les œuvres des quatre autres artistes occupent la seconde et grande salle ; elle est divisée en trois sous-espaces. |
| Les gravures de Patrice Jeener font la transition entre les œuvres de la première salle et celles de la seconde. Pourquoi ? Parce que nombre d’entre elles représentent ou sont liées à des objets mathématiques qui trouvent leur incarnation dans le monde matériel. C’est le cas, représentés ici par deux gravures, des polytopes: la richesse cristallographique en a inspiré l’étude, et cela depuis la plus haute antiquité. C’est aussi le cas, représentées ici par six gravures, des surfaces dites minimales qui semblent prêter leur forme aux coquillages, ou bien m’a-t-il semblé, aux très vieux bois. Graveur, Patrice Jeener aime la pureté des lignes, celle qui les objets mathématiques, dans leur nudité absolue : nous les découvrons dans deux gravures, celles d’objets topologiques de découverte et d’étude très récente. Le puriste des mathématiques y trouve une expression de cette beauté difficile à cerner qu’il ressent dans la pratique de sa discipline. |
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| Le grand panneau qui suit est consacré aux œuvres de Jos Leys. La première des œuvres qui jouxte les polytopes de Patrice Jeener aurait pu être une gravure. Je la considère plutôt comme une dentelle, originale, celle d’« Anvers » bien sûr. Les œuvres de Jos Leys se rapportent à une problématique générale : comment la nature remplit-elle l’espace ? Le mathématicien se donne un domaine, un objet type, et cherche à remplir son domaine avec des clones de l’objet type, un remplissage complet, sans qu’il ne reste de vides. Le domaine est ici par exemple celui, borné par un cercle, tracé sur un sol plan habituel, ce qu’on appelle un disque. Les mathématiciens ont fini par trouver un algorithme par lequel on remplit complètement ce disque par une infinité de disques plus petits. Habilement peints, il donnent l’illusion de sphères réfléchissantes, de perles. Jos Leys, coloriste, peintre, nous transpose par son pinceau virtuel dans un univers un peu féérique, qui d’ailleurs fait la joie des enfants de tous âges. |
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| Le second sous-espace de la grande salle est principalement occupé par des œuvres de Jean Constant. On devine l’artiste à sa maturité. La riche palette des objets mathématiques est mise au service de l’imagination. La maîtrise de l’art de la composition, son équilibre et son mouvement, l’arrière-plan imprégné de culture, une forme de finesse et de distinction sont manifestes. L’humour n’est pas absent non plus : ne pointe-t-il pas à l’extrémité de la plume du chapeau un peu loufoque de ce tableau intitulé « A la manière de Chagall » ? Ainsi, l’œuvre, quand bien même émerge-t-elle de l’univers parfois nébuleux des mathématiques, est-elle révélatrice de la personnalité de l’homme qui crée ces sortes de mirages, par qui les contours de cet univers nous sont révélés. |
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| La perfection décorative saute aux yeux dans l’œuvre de François Tard. Elle occupe le troisième espace de la grande salle. Même problématique en arrière-plan que chez Jos Leys, traitée ici en bleu dans un cas particulier. La symétrie, la régularité sont souvent synonymes d’équilibre, et par induction d’harmonie intérieure. François Tard travaille les polygones réguliers à nombre pair de côtés et montre qu’ils peuvent être joliment remplis par des losanges. On pense à cette remarque de Képler, s’interrogeant sur « la cause de la figure dans les alvéoles des abeilles » : « Or, seules les figures suivantes emplissent un lieu en excluant le vide : le triangle, le quadrilatère, l’hexagone. Entre elles, l’hexagone est la figure la plus spacieuse.» |
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| En dehors des mathématiques et d’autres banalités en général, je me suis demandé s’il se trouvait quelque thème commun entre ces différentes œuvres. Ma quête n’a pas été tout à fait vaine : dans une exposition précédente, Jean Constant intitulait une œuvre « Nuclear threat ». Elle n’est pas sans point commun avec les deux œuvres de cette exposition : « Apocalypse » de Jean-François Colonna et « Big Crash » de François Tard. Elles nous annoncent un futur éloquent, mais fort lointain. Bien d’autres défis à surmonter sont déjà presque à notre porte : nous évadant de temps à autre dans les songes de la Beauté nous aidera à les surmonter. |
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| C.P. BRUTER |